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C'est une roue de bois extravagante, riche de 2.000 rayons, qui trône dans un recoin
du musée du Septennat, à Château-Chinon. Un charron saintongeais
l'offrit un jour à François Mitterrand, sans penser
qu'il avait fabriqué là une sorte d'autobiographie du
président. Le livre rédigé par Patrick Rotman et Jean
Lacouture (Mitterrand, le roman du pouvoir) ainsi
que le film qui l'accompagne le confirment: la
complexité de François Mitterrand est inépuisable. «Moi,
ce que j'aime, c'est justement la complexité dans
l'unité», conclut Mazarine dans Mitterrand, le roman
du pouvoir (Seuil).
A lire les 23 témoignages
rassemblés dans cet ouvrage, l'unité du destin de
Mitterrand ne parvient pas à estomper les contradictions
d'une vie que son héros a grandie par sa volonté et
polie par ses mensonges. Dans Une jeunesse
française (Fayard), Pierre Péan l'avait établi, ces
dernières dépositions le précisent: François Mitterrand
joua ses premiers coups très à droite sur l'échiquier du
Paris intellectuel et politique de l'avant-guerre. Aux
Volontaires nationaux, les jeunes des Croix-de-Feu du
colonel de La Rocque, Mitterrand ne passe pas quinze
jours comme il l'affirma, mais trois ans, selon son
camarade de chambrée Jacques Bénet. Le 1er février 1935,
à 18 ans, il participe activement et non par hasard à la
manifestation contre les médecins étrangers autorisés à
exercer en France, aux cris de «La France aux Français»;
«Je n'y étais pas pour ça», dira-t-il plus tard. Enfin,
il passe de longues heures à réconforter, en 1937, la
famille de Jean Bouvyer, l'un des participants à la
préparation de l'assassinat des frères Rosselli, deux
antifascistes italiens. «Comment Dieu a-t-il pu créer le
monde sans que je sois à l'origine?» écrit-il le 14
janvier 1938 à sa cousine Marie-Claire Sarrazin. Certes.
«A la fin du printemps 1942, Mitterrand frôle le pire»,
déclare Rotman. En effet, d'autres lettres à sa cousine
l'établissent. «Oui, j'ai vu une fois le Maréchal,
écrit-il le 13 mars 1942. Au théâtre. J'étais assis
juste devant sa loge et ai pu le considérer de près et
confortablement. Il est magnifique d'allure. Son visage
est celui d'une statue de marbre.» «Je comprends
davantage les SOL, soigneusement choisis, qu'un serment
fondé sur les mêmes convictions du cœur lie,
poursuit-il, à propos du service d'ordre légionnaire
(SOL), le 22 avril. Il faudrait qu'en France on puisse
organiser des milices qui nous permettraient d'attendre
la fin de la guerre germano-russe.» Des alliés
anglo-américains, des Français de Londres, pas un mot;
mais le SOL enfantera la Milice... «Laval est sûrement
décidé à nous tirer d'affaire, enchaîne-t-il. Sa méthode
nous paraît mauvaise? Si elle nous permet de
durer, elle sera bonne.» «Le manque de fanatisme
et le manque de compétence nous conduisent fatalement à
l'échec», lâche-t-il dans une autre missive.

© Photos DR-extraites du livre Mitterrand, le
roman du pouvoir, Seuil
Au printemps 1943 s'opère la conversion, après une
apparition au côté du nouveau commissaire aux
Prisonniers, André Masson, proche de Laval, et
l'obtention de la francisque: «Nous étions rue du
Faubourg-Saint-Honoré, en face de l'Elysée, se souvient
François Dalle, amusé, et je lui ai dit: "C'est une
connerie! ''» C'est la défaite nazie à Stalingrad et non
les succès alliés en Afrique du Nord qui jette
Mitterrand dans la Résistance. Grâce à une rencontre
avec le gaulliste Philippe Dechartre, gare de Perrache à
Lyon, il est possible de dater le début symbolique de
cet engagement, produit en fait d'une lente macération
dans le doute: le 28 mai 1943.
La
IVe République, puis la longue marche vers le pouvoir
sont mieux connues. Au fil des témoignages se glissent
des confidences. Mitterrand pleure dans son bureau,
devant Claude Estier, en pleine affaire de
l'Observatoire, à la fin de 1959. A Roland Dumas qui lui
rapporte les rumeurs sur son cancer, en 1981, le
président glisse: «Ils finiront par avoir raison.»
Pierre Mauroy - il le racontera dans ses prochains
Mémoires - fut mis au courant tout de suite: Mitterrand
comptait sur lui pour prendre la suite, au cas
où...
Enfin, le roman qu'il n'a pas écrit,
Mitterrand, qui rêva un peu de l'habit vert, le vécut:
Mazarine en est un chapitre. Ce qu'elle sait de son
père, à peine évoqué à la fin de l'ouvrage, recèle-t-il
d'autres secrets? Ou bien la roue aux 2 000 rayons
a-t-elle projeté ses dernières lumières
d'ombre?