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MITTERRAND, DERNIERS SECRETS?
La vraie vie de François Mitterrand

par CHRISTOPHE BARBIER
(L'Express du 05/10/2000)

Les témoignages écrits et filmés recueillis par Jean Lacouture et Patrick Rotman
livrent encore quelques détails sur la vraie vie de l'ancien président

[Mitterrand 1981] C'est une roue de bois extravagante, riche de 2.000 rayons, qui trône dans un recoin du musée du Septennat, à Château-Chinon. Un charron saintongeais l'offrit un jour à François Mitterrand, sans penser qu'il avait fabriqué là une sorte d'autobiographie du président. Le livre rédigé par Patrick Rotman et Jean Lacouture (Mitterrand, le roman du pouvoir) ainsi que le film qui l'accompagne le confirment: la complexité de François Mitterrand est inépuisable. «Moi, ce que j'aime, c'est justement la complexité dans l'unité», conclut Mazarine dans Mitterrand, le roman du pouvoir (Seuil).

A lire les 23 témoignages rassemblés dans cet ouvrage, l'unité du destin de Mitterrand ne parvient pas à estomper les contradictions d'une vie que son héros a grandie par sa volonté et polie par ses mensonges. Dans Une jeunesse française (Fayard), Pierre Péan l'avait établi, ces dernières dépositions le précisent: François Mitterrand joua ses premiers coups très à droite sur l'échiquier du Paris intellectuel et politique de l'avant-guerre. Aux Volontaires nationaux, les jeunes des Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, Mitterrand ne passe pas quinze jours comme il l'affirma, mais trois ans, selon son camarade de chambrée Jacques Bénet. Le 1er février 1935, à 18 ans, il participe activement et non par hasard à la manifestation contre les médecins étrangers autorisés à exercer en France, aux cris de «La France aux Français»; «Je n'y étais pas pour ça», dira-t-il plus tard. Enfin, il passe de longues heures à réconforter, en 1937, la famille de Jean Bouvyer, l'un des participants à la préparation de l'assassinat des frères Rosselli, deux antifascistes italiens. «Comment Dieu a-t-il pu créer le monde sans que je sois à l'origine?» écrit-il le 14 janvier 1938 à sa cousine Marie-Claire Sarrazin. Certes. «A la fin du printemps 1942, Mitterrand frôle le pire», déclare Rotman. En effet, d'autres lettres à sa cousine l'établissent. «Oui, j'ai vu une fois le Maréchal, écrit-il le 13 mars 1942. Au théâtre. J'étais assis juste devant sa loge et ai pu le considérer de près et confortablement. Il est magnifique d'allure. Son visage est celui d'une statue de marbre.» «Je comprends davantage les SOL, soigneusement choisis, qu'un serment fondé sur les mêmes convictions du cœur lie, poursuit-il, à propos du service d'ordre légionnaire (SOL), le 22 avril. Il faudrait qu'en France on puisse organiser des milices qui nous permettraient d'attendre la fin de la guerre germano-russe.» Des alliés anglo-américains, des Français de Londres, pas un mot; mais le SOL enfantera la Milice... «Laval est sûrement décidé à nous tirer d'affaire, enchaîne-t-il. Sa méthode nous paraît mauvaise? Si elle nous permet de durer, elle sera bonne.» «Le manque de fanatisme et le manque de compétence nous conduisent fatalement à l'échec», lâche-t-il dans une autre missive.



 © Photos DR-extraites du livre Mitterrand, le roman du pouvoir, Seuil

Au printemps 1943 s'opère la conversion, après une apparition au côté du nouveau commissaire aux Prisonniers, André Masson, proche de Laval, et l'obtention de la francisque: «Nous étions rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face de l'Elysée, se souvient François Dalle, amusé, et je lui ai dit: "C'est une connerie! ''» C'est la défaite nazie à Stalingrad et non les succès alliés en Afrique du Nord qui jette Mitterrand dans la Résistance. Grâce à une rencontre avec le gaulliste Philippe Dechartre, gare de Perrache à Lyon, il est possible de dater le début symbolique de cet engagement, produit en fait d'une lente macération dans le doute: le 28 mai 1943.

La IVe République, puis la longue marche vers le pouvoir sont mieux connues. Au fil des témoignages se glissent des confidences. Mitterrand pleure dans son bureau, devant Claude Estier, en pleine affaire de l'Observatoire, à la fin de 1959. A Roland Dumas qui lui rapporte les rumeurs sur son cancer, en 1981, le président glisse: «Ils finiront par avoir raison.» Pierre Mauroy - il le racontera dans ses prochains Mémoires - fut mis au courant tout de suite: Mitterrand comptait sur lui pour prendre la suite, au cas où...

Enfin, le roman qu'il n'a pas écrit, Mitterrand, qui rêva un peu de l'habit vert, le vécut: Mazarine en est un chapitre. Ce qu'elle sait de son père, à peine évoqué à la fin de l'ouvrage, recèle-t-il d'autres secrets? Ou bien la roue aux 2 000 rayons a-t-elle projeté ses dernières lumières d'ombre?